mardi 18 mars 2008

Deux Super Flics (1977)


« Deux Super Flics » est le dixième film interprété par le duo Terence Hill-Bud Spencer. La recette est désormais rôdée : le petit blond sort le gros barbu de sa torpeur pour l’embarquer dans une aventure rocambolesque et très morale, qui se termine par une bagarre homérique. Du vrai spectacle familial. Ce film marque les retrouvailles du duo avec Enzo Barboni (dit E.B. Clucher). Aux yeux de Bud Spencer lui-même, il est le réalisateur « le plus important car il a découvert le couple. Terence Hill et moi avions déjà tourné trois westerns, mais nous ne formions pas encore un véritable duo. Clucher l’a formé grâce aux Trinita ».

Depuis quatre ans, Barboni a tenté de surfer sur la vague du succès qu’il avait engendré en formant le duo Giuliano Gemma-Bud Spencer dans « Les anges mangent aussi des fayots », puis Gemma-Ricky Bruch dans « Même les anges tirent à droite », mais avec beaucoup moins de bonheur. Avec « Deux Super Flics », il revient aux sources, en quelque sorte, et réalise l’un des meilleurs films de Hill et Spencer.



« On retrouve par moments l’inspiration de la série B des années cinquante », écrit Dominique Rabourdin dans la revue « Cinéma ». « Même décontraction, même efficacité. Les gags et les surprises s’enchaînent, et Terence Hill et Bud Spencer ont un impact certain. » Avec un point de départ qui rappelle « Charlot Policeman » de Chaplin (1917), le film ne souffre d’aucune baisse de rythme et débute ce que l’on pourrait appeler l’âge d’or des deux compères, qui se prolongera ensuite avec « Pair et Impair » et « Cul et Chemise ».

« Deux Super Flics » est le premier film italien à être réalisé en Floride. Par la suite, Terence Hill et Bud Spencer y reviendront fréquemment tourner des films ou des séries télévisées. Au Miami Orange Bowl, Barboni met en scène une joyeuse parodie de football américain dans laquelle les têtes des méchants font office de ballons. La grande bagarre finale dans le bowling, quant à elle, n’a pas été tournée à Miami mais à Milan. En effet, après de longues recherches aux Etats-Unis et en Europe, la production est parvenue à trouver l’établissement idéal, qui soit suffisamment spacieux pour pouvoir y effectuer des mouvements de caméras. Pendant une semaine (en octobre 1976), Enzo Barboni filme les cascades réglées par Giorgio Ubaldi et Riccardo Pizzuti, alors qu’à l’extérieur, se regroupent des centaines de fans !

Durant le tournage, la réalisation de certains gags rencontre quelques petits problèmes techniques. Ainsi, les fausses quilles en polystyrène que Terence Hill lance sur ses adversaires sont trop légères pour rendre la scène crédible. Il faut donc les lester avec de petits morceaux de métal. Le plan où Bud Spencer lance un des hommes comme une boule de bowling nécessite également un réajustement, car le réalisateur n’est pas satisfait du résultat. Le propriétaire du bowling conseille de huiler la rampe et d’accrocher le cascadeur à un fil invisible. La séquence demande beaucoup de préparation mais est mise en boîte en une seule prise. Terence Hill se blesse sans gravité à la tête en sautant sur le comptoir mais est tout de même envoyé à l’hôpital.

Il est étonnant de trouver ici Laura Gemser (qui interprète la jeune Chinoise). Après un rôle de masseuse dans « Emmanuelle 2 », cet ancien mannequin d’origine indonésienne a marché sur les traces de Sylvia Kristel en étant la vedette d’une série « parallèle » (et forcément italienne), qui compte des titres comme « Black Emmanuelle », « Emmanuelle et les Filles de Madame Claude » ou « Les Secrets Erotiques d’Emmanuelle ». Grand second rôle du cinéma italien, Luciano Catenacci s’était fait tabasser par Bud Spencer dans « Amigo !... mon Colt a deux mots à te dire » et avait joué les pirates dans « Le Corsaire Noir ». On le retrouvera dans « Pair et Impair ». Emilio Delle Piane, le majordome, était le méchant Mr Parker dans « On continue à l’appeler Trinita ».

A noter enfin une discrète auto-référence d’Enzo Barboni, puisque l’on entend au snack-bar, où Hill et Spencer discutent avec des motards de la police, la chanson « Angels and Beans » composée par Guido et Maurizio de Angelis pour « Les anges mangent aussi des fayots ».


[sources : « Starfix » n°22, « Cinéma 78 » n°229, www.terencehill.com]

La Panthère Rose (1964)

Lorsqu’il entame La Panthère Rose, Blake Edwards a abordé plusieurs genres, du drame au policier, mais sa prédilection va à la comédie. "Opération Jupons" (1959) et "Diamants sur Canapé" (1961), ses premières tentatives, l’ont convaincu de continuer sur sa lancée. Son coscénariste Maurice Richlin va lui donner l’occasion de se distinguer plus encore. « Il m’a soumis l’idée de cet inspecteur de police français cherchant à arrêter coûte que coûte un célèbre voleur de bijoux qui couchait avec sa femme dans son dos. Comme le concept était bon, on a décidé de l’approfondir. Puis, je suis allé le présenter à Harold Mirisch en disant : « Voici le premier film que j’aimerais faire pour vous. » Harold m’a donné le feu vert. »

Harold Mirisch et ses frères Walter et Marvin ont fondé la compagnie indépendante Mirisch Company en 1957, avec comme but : « Produire des films avec les meilleurs réalisateurs possibles. » Et l’on peut dire que le trio a été à la hauteur de ses ambitions, puisqu’il a permis la réalisation d’œuvres aussi importantes que "Certains l’aiment chaud", "West Side Story", "Les Sept Mercenaires", "La Grande Evasion", "La Garçonnière" ou "Irma La Douce". Les frères Mirisch ne se mêlaient pas de l’aspect artistique (autrement qu’à l’occasion de discussions informelles) et se chargeaient des relations avec le studio (United Artists, en l’occurrence). Les cinéastes pouvaient donc se concentrer sur leurs films sans subir de pression d’aucune sorte. Les Mirisch ont vu en Blake Edwards un nouveau Billy Wilder et lui ont fait toute confiance. Ils ne l’ont jamais regretté.

Casting de luxe…

Le fait de choisir David Niven pour interpréter le voleur Charles Litton alias « Le Fantôme » (« The Phantom ») ne relève pas du hasard mais au contraire d’une volonté de jouer avec ses prestigieux antécédents. Le personnage fait en effet référence à celui que l’acteur avait incarné dans "Raffles Gentleman Cambrioleur" de Sam Wood en 1939. Créé par le romancier Ernest William Hornung en 1899 (six ans avant Arsène Lupin), Raffles est un célèbre joueur de cricket qui, la nuit venue, se transforme en voleur de haut vol. Il redistribue son butin à ceux qui en ont besoin ou le retourne à ses propriétaires, par goût du jeu. Dans le film, Niven laisse toujours sur les lieux de ses méfaits une carte de visite signée du « Cambrioleur amateur » (« The Amateur Craksman »). Le gant marqué d’un P (comme Phantom) dans La Panthère Rose est un clin d’œil évident. « Pour moi, raconte Edwards, Niven était la quintessence du conglomérat de voleurs de bijoux. » Les deux hommes se connaissaient pour avoir travaillé ensemble sur un épisode de la série "Four Stay Playhouse" en 1954.

Après avoir pensé confier le rôle de la princesse Dala à Audrey Hepburn, qu’il avait dirigée dans Diamants sur Canapé, Edwards engage l’Italienne Claudia Cardinale. Sa carrière s’est alors principalement déroulée en Italie ("Le Pigeon", "Rocco et ses Frères", "Le Bel Antonio", "8 ½", "Le Guépard") et "La Panthère Rose" est son premier film américain. Sa rencontre avec le cinéaste est pour le moins étonnante : « En position de yoga, il me regardait, la tête en bas et les pieds en l’air. Ça a brisé la glace. »

L’inspecteur Clouseau est incarné par… Peter Ustinov, l’inoubliable interprète de "Quo Vadis", "Lola Montès" et "Spartacus". Et Simone Clouseau a les traits… d’Ava Gardner, la star de "Mogambo", "La Comtesse aux Pieds Nus" et "Les 55 Jours de Pékin" (avec David Niven). C’est en tout cas ce qui est prévu.

… à haut risque

Le tournage doit avoir entièrement lieu en Italie, aux studios de Cinecittà à Rome et en extérieurs à la station de ski de Cortina D’Ampezzo. Début novembre 1962, toute l’équipe est fin prête pour tourner. C’était compter sans les caprices de star d’Ava Gardner, qui réclame à la production d’être logée dans une villa près de la Via Appia Antica et de disposer d’une secrétaire, d’un coiffeur, d’un chauffeur et d’une limousine 24h/24. Ses exigences sont qualifiées de « demandes excessives » par le porte-parole de la Mirisch Film Company, qui annonce le 5 novembre 1962 son renvoi pur et simple du film et son remplacement par Capucine.

De son vrai nom Germaine Lefebvre, elle a débuté sa carrière comme mannequin dans les années cinquante chez Givenchy. Chaperonnée par l’agent Charles K. Feldman, dont elle partage la vie, elle part à Hollywood donner la réplique à des partenaires aussi prestigieux que John Wayne ("Le Grand Sam") ou William Holden ("Le Lion"). Blake Edwards la rencontre sur le tournage de "La Rue Chaude" d’Edward Dmytryk en 1962. Feldman, qui est aussi son agent, lui a en effet demandé de retourner quelques scènes du film. Le courant est bien passé et Edwards pense tout naturellement à elle pour incarner la femme de Clouseau.

Mais Peter Ustinov n’accepte pas ce changement de partenaire et décide à son tour de quitter le film ! "La Panthère Rose" lui aurait cependant permis de retrouver David Niven qu’il a connu pendant la guerre au service cinématographique de l’armée britannique. Toujours est-il que le tournage doit débuter à Cinecittà et que toute la production est mise en péril par son départ. Les frères Mirisch intentent un procès à Ustinov et lui réclament 175.000 dollars de dédommagement. En attendant ce dénouement judiciaire, une solution artistique doit être trouvée…

Allô, Peter Sellers ?

C’est un agent américain qui suggère le nom de Peter Sellers. Blake Edwards ne l’a vu que dans la comédie de John Boulting "Après moi le déluge" (1960), où il interprétait un ouvrier d’usine. Il le trouve grassouillet et est rebuté par son accent des faubourgs (cockney) un peu trop marqué. Mais on le rassure, cela faisait partie de son personnage. « J’étais vraiment dans l’impasse et j’ai dit : « D’accord, tentons le coup. » »

Peter Sellers, dont la carrière s’est faite jusqu’à présent en Angleterre, goûte avec joie au luxe d’une production américaine. Il téléphone à son ami Graham Stark (qui deviendra un « régulier » de la série des Panthère Rose) pour lui faire part de son effarement : « Ils me paient quatre-vingt mille livres, pour seulement cinq semaines ! » Abasourdis par ce chiffre, les deux amis prennent un crayon pour calculer le montant d’une journée de travail, qui atteint les deux mille six cents Livres. Une somme colossale pour eux à l’époque.

L’acteur anglais se rend donc à Rome et rencontre Blake Edwards à l’aéroport. Ils font connaissance dans la voiture qui les mène à l’hôtel et se trouvent des goûts communs en matière de comédie. Leur premier contact professionnel va faire des étincelles. « Quand nous sommes arrivés sur le plateau, nous avions à tourner la scène d’introduction de l’inspecteur, se souvient le cinéaste. Il disait : « Il faut absolument retrouver cette femme ». En relisant le scénario, je me suis rendu compte que nous n’avions pas placé de comique de situation, mais que si nous devions le faire, il fallait le faire dès la première scène. J’ai remarqué un globe terrestre géant sur le plateau. J’ai suggéré à Peter qu’il le fasse tourner et qu’après avoir dit « Il faut absolument retrouver cette femme », il s’appuie sur le globe, ce qui entraîne sa chute. Les dés étaient jetés. »

Dès lors, Clouseau va se coincer la main dans une choppe à bière, trébucher sur une valise, marcher sur son violon, se faire asperger d’eau, prendre un feu d’artifice pour une bougie, etc. Tout ce que Peter Ustinov n’aurait jamais fait.

Peurs et amertume

Pendant le tournage, Claudia Cardinale est terrorisée. Ses longs dialogues en anglais la mettent mal à l’aise, surtout lors de la scène d’ivresse, pendant laquelle la princesse Dala, étendue sur une peau de tigre, discute avec Charles Lytton. « Nous avons répété une première fois, se souvient-elle. Puis, le metteur en scène m’a dit : « Bien, Claudia, maintenant, pendant que nous préparons les lumières, va te reposer dans la pièce à côté, où tu trouveras un divan… » J’entrai dans cette pièce, où je trouvai un membre de l’équipe, en compagnie d’un petit chien dont je me souviens très bien. Edwards lui avait ordonné de fumer du haschisch, ce qu’il était en train de faire. Bien sûr, je ne me suis rendu compte de rien. A un certain moment, Blake s’est présenté et a vu le petit chien étendu par terre : drogué. Alors seulement, il m’a appelée : « Viens, Claudia, la scène est prête… » Sous l’effet du haschisch, j’ai dit mon texte d’un seul trait : parfaitement. » Ce n’est que trente ans plus tard, sur le tournage du Fils de la Panthère Rose, que Claudia Cardinale apprit la vérité de la bouche d’Edwards !

Alors âgé de trente-deux ans, Robert Wagner a connu quelques succès avec "Prince Vaillant" et "Le Brigand bien-aimé". Mais il est dans le même état d’esprit que sa partenaire. « J’avais très peur. Je me souviens de Peter Sellers me disant : « Mais que fais-tu donc avec tes yeux ? » Je les fermais, parce que la caméra m’effrayait. Et cela se passait longtemps après que j’ai débuté ma carrière d’acteur. » La scène où il se cache dans la baignoire de Capucine n’arrange sans doute rien, puisqu’il se brûle les yeux au contact de la solution chimique contenue dans la mousse !

Pour David Niven, le problème est d’une autre nature. Lorsqu’il signe son contrat pour "La Panthère Rose", il est la vedette incontestable du film. Le scénario est axé sur le cambrioleur Charles Lytton et les tentatives pour l’arrêter. Mais avec l’arrivée de Peter Sellers, Niven comprend que la donne change de main. En effet, avec la bénédiction de Blake Edwards, Clouseau prend peu à peu le pas sur Lytton. « Il ne pouvait que s’asseoir et observer Sellers lui voler le film, parce qu’il savait qu’il ne pouvait rien y faire, raconte Robert Wagner. Il était très réaliste en matière de cinéma, il savait qu’un réalisateur avait toujours le dernier mot et qu’un acteur ne pouvait que faire son travail et conserver une certaine dignité, le reste ne relevant pas de son contrôle. » [Lorsque, quelques années plus tard, David Niven fera une apparition à la cérémonie des Oscars, il refusera la proposition d’Henry Mancini, orchestrateur de la soirée, d’accompagner son entrée avec le thème de "La Panthère Rose", lui préférant celui du "Tour du Monde en 80 jours", beaucoup plus emblématique de sa carrière à son goût…]

Un zèbre dans le moteur

Le clou du film est cette folle poursuite en voitures dans les rues de Rome, entre les différents participants au bal masqué de la princesse Dala. « J’aurais facilement pu traiter [cette scène] en exploitant à loisir le suspense, l’angoisse, explique Edwards, traitement traditionnel d’une scène qui aurait de ce fait ressemblé à mille autres du même genre déjà vues à l’écran. Mais y projeter des personnages déguisés en zèbres la rend irréaliste et lui donne un aspect plus neuf. »

Au centre de cet incessant va-et-vient motorisé, un vieil homme (interprété par l’accessoiriste du grand-père d’Edwards) tente vainement de traverser la place. Blake Edwards avoue avoir emprunté ce gag à "Correspondant 17", film d’espionnage d’Alfred Hitchcock tourné en 1940. En effet, un convoi de voitures à la poursuite des assassins d’un diplomate empêche le paisible habitant d’un village de descendre du trottoir situé devant sa maison. Edwards va bien entendu allonger ce gag et transformer le vieil homme en sage, qui préfère regagner calmement sa chaise pour assister au carambolage final (qui a d’ailleurs lieu hors champ, pour des raisons d’économies).

De même, la scène où Lytton oncle et neveu se retrouvent face à face dans la salle du coffre, persuadés d’évoluer devant un miroir, est une reprise d’un gag célèbre traité par les plus grands : Charles Chaplin ("Charlot chef de rayon"), Max Linder ("Sept ans de malheur") et les Marx Brothers ("La Soupe aux Canards"). Edwards le refait à sa sauce en les déguisant en gorilles. Des références aux "Vacances de M. Hulot" de Jacques Tati parsèment également le film (les pas dans la chambre qui mènent à quelqu’un d’autre, le feu d’artifice déclenché inopinément).

« C’est cette sorte d’humour que j’ai cherché tout au long du film qui veut également qu’à la fin les voleurs restent impunis, raconte le cinéaste. Le public vit ce genre de situations comme irréalistes et de ce fait n’est plus conditionné par les notions de bien et de mal. Peu lui importe dès lors de savoir qui doit prendre et qui est pris. » Au détriment du pauvre inspecteur Clouseau, condamné à cinq ans de prison à la place du « Fantôme »…

Le film sort plus d’un an après la fin du tournage, après même celui de "Quand l’inspecteur s’emmêle". Mais les premières projections, en comité restreint, sont prometteuses. Les craintes de David Niven se confirment : Peter Sellers est la star du film. Graham Stark dira d’ailleurs à son ami, anxieux de connaître son opinion : « Je n’ai jamais vu personne voler un film de cette façon auparavant. »


[texte paru dans mon livre « Pleins feux sur… la Panthère Rose », édité chez Horizon Illimité (Dragoon) en 2005]



[sources : « Les Cahiers du Cinéma » n°166-167, « The New York Times » du 6 novembre 1963 et du 16 juillet 1978, « Télérama » n°2224, « The Other Side of the Moon : the Life of David Niven » de Sheridan Morley (Weidenfeld and Nicholson, 1985), « Remembering Peter Sellers » de Graham Stark (Robson Books, 1990), « Moi, Claudia, toi Claudia », de Claudia Cardinale et Anna Maria Mori (Grasset, 1995), Commentaire audio du DVD de « La Panthère Rose » (MGM)]

Le Clan des Siciliens (1969)


En 1965, Auguste Le Breton inaugure une nouvelle série littéraire après les « Rififi » : « Brigade Anti Gangs ». Le commissaire Legoff y traque les truands parisiens, et notamment Roger Sartet, dit « Mouche de Mai », dit « Le Petit Gros du Vendredi ». Le réalisateur Bernard Borderie décide d’adapter le premier roman à l’écran. Qui sait ? Peut-être pourra-t-il réitérer le miracle des « Lemmy Caution » avec Eddie Constantine. « Brigade Anti Gangs » (avec Robert Hossein en Legoff et Raymond Pellegrin en Sartet) sort en août 1966. Plutôt bien fait, sans être spectaculaire, le film remporte un petit succès et est apprécié par Le Breton, qui considérait jusqu’à présent les adaptations de ses livres (à part « Rififi chez les hommes » de Jules Dassin) bonnes « à jeter par les fenêtres ».

Sa satisfaction est telle qu’il dédie « Le Clan des Siciliens », deuxième titre de la série, « à Bernard Borderie et Francis Cosne, réalisateur et producteur du premier BRIGADE-ANTI-GANGS. » Les apparitions de Legoff et Sartet font même l’objet de notes de bas de page indiquant qui les interprétait au cinéma. Pourtant, les droits cinématographiques ne sont pas achetés par Borderie et Cosne mais par Henri Verneuil, qui flaire là une bonne histoire et la possibilité de la faire jouer par de grands acteurs.

Il s’associe avec Jacques-Eric Strauss et signe un accord de coproduction avec la Twentieth Century Fox. Le Breton s’étant engagé par contrat à vendre les droits de son roman mais à ne pas participer à son adaptation, Verneuil commence l’écriture du scénario en 1968 avec Pierre Pelegri (qui a récemment travaillé avec Robert Enrico sur « Les Aventuriers » et « Ho ! »). Mais les deux hommes butent sur un élément : dans le roman, la famille Manalese cache ses activités criminelles derrière une épicerie fine de produits italiens. Or, ce « clan » va détourner un Boeing et visuellement, l’écart semble improbable.

Sur l’avis de son agent, Verneuil demande de l’aide à José Giovanni. Cet ancien condamné à mort gracié est devenu romancier à succès et le cinéma s’intéresse beaucoup à lui. Depuis huit ans, il participe aux adaptations de ses livres, qui comptent des réussites comme « Le Trou », « Classe tous risques », « Un nommé La Rocca », « Les Grandes Gueules » ou « Le Deuxième Souffle » ; il s’est aussi essayé à la réalisation avec « La Loi du survivant » et « Le Rapace ».

Giovanni réfléchit et plonge dans ses souvenirs de truand. L’image de Fernand le Sonneur, placeur de machines à sous truquées dont il relevait les compteurs, lui revient en tête. Cette activité d’« entreprise de jeux », qui aurait pignon sur rue, pourrait convenir aux Manalese. « De l’autorité et du muscle » ajoute-t-il. Verneuil accepte l’idée et propose à Giovanni de le rejoindre sur l’écriture du scénario. Lorsque Pelegri tombe malade, ils continuent le travail en duo.

« Avec Verneuil, nous arrivons assez vite à un premier jet. Un grand metteur en scène sait alors qu’il faut grimper d’un étage et même de plusieurs. Ce qui aide le scénariste à se surpasser. Verneuil pense qu’après avoir réuni tous les éléments du braquage flamboyant, le clan devrait frôler l’échec. Un truc à une seconde près. Du même coup, le rôle du flic s’en trouverait renforcé. »


À ce stade, le casting n’est pas encore établi. Le trio Gabin-Ventura-Delon n’a pas servi de base, de « locomotive » au projet. En bon conteur, Henri Verneuil sait que l’histoire prime avant toute chose. Il sait aussi que des stars ne s’engageront que sur un projet solide et non sur la simple idée d’une « association ».

« Les droits du roman étaient achetés et le scénario en cours de fabrication avant l’engagement des acteurs, rappelle Verneuil à l’époque. Il y a eu cinq mois de travail sur l’adaptation. Tout d’abord se sont imposés les personnages de Jean Gabin et Alain Delon, mon tandem de « Mélodie en sous-sol ». Ils jouent deux truands de qualité, mais de génération différente. L’un, Gabin, est un chef de clan, réfléchi, pénétré de tradition. L’autre, Delon, est plus jeune, plus dynamique, moins sentimental. Nous nous sommes ensuite aperçus que le personnage du commissaire de police qui les poursuit prenait une dimension intéressante et méritait un troisième grand comédien. C’est alors que nous nous sommes adressés à Lino Ventura. »

Pour l’ancien catcheur, ce film est celui des retrouvailles. C’est à Jean Gabin qu’il doit ses débuts au cinéma, « Touchez pas au grisbi » en 1954. Ils se sont ensuite donnés la réplique dans plusieurs séries noires avant que le « Vieux » ne suggère à Bernard Borderie de lui donner le rôle du Gorille, lui permettant ainsi d’accéder au vedettariat. Devenus de très grands amis, Gabin et Ventura ne se sont donc jamais perdus de vue mais n’ont plus joué ensemble depuis « Maigret tend un piège » en 1958. « Le Clan des Siciliens » est aussi pour Ventura l’occasion de retrouver Henri Verneuil (après « Les lions sont lâchés » et « Cent mille dollars au soleil ») et Alain Delon (trois ans après « Les Aventuriers »).

Les réputations d’intransigeance et d’exigence des trois acteurs, tout autant que leur poids dans le cinéma, laissent alors à penser à la presse que le tournage va se faire sous pression. Mais Verneuil les connaît bien, il a tourné avec chacun d’eux, parfois même à plusieurs reprises. « Quand je retrouve les trois sur un plateau, il y a une grande et affectueuse amitié et ça arrange beaucoup les choses. » Le plus ironique dans l’histoire est que le scénario, une fois terminé, satisfait le trio mais pas la vedette féminine prévue, Irina Demick. Un mécontentement qui pourrait bien mettre le film en péril…

« Elle s’est plainte à notre producteur de l’étroitesse de son rôle par rapport au roman d’Auguste, dans lequel elle participerait au détournement du Boeing, se souvient José Giovanni. Avec Verneuil, nous avions eu peur que les images rendent peu crédible Irina, un flingue à la main, entre Gabin et Delon. Darryl Zanuck (le président de la Fox), furieux, nous renvoyait à un accord avec elle. Irina contente, le film existerait. Pas contente, plus de film. Nul besoin d’une cartomancienne pour deviner les sources du pouvoir d’Irina sur ce magnat de la production. Il s’agissait de la rassurer sans handicaper la séquence. Il me suffit de lui créer le rôle d’une fausse hôtesse de l’air qui s’oppose à certains déplacements des passagers, incompatibles avec l’action du détournement. Irina est enchantée et donne le feu vert. Nous aurions pu y penser avant. »

Le tournage du « Clan des Siciliens » peut donc commencer. Le 1er mars 1969, Henri Verneuil est à New York pour une séquence qui devra être spectaculaire à l’écran : l’atterrissage de l’avion détourné sur une autoroute américaine. La production a dû convaincre les autorités de fermer à la circulation un tronçon de cinq kilomètres pendant trois jours. « Bien entendu, le Boeing n’a pas atterri sur l’autoroute, mais il a tout de même fallu que je mette une caméra sur un petit avion et que j’atterrisse. C'est-à-dire que la vue subjective, je l’ai tournée avec un avion qui s’approche de l’autoroute et qui atterrit réellement. » On rajoutera en post-production des éléments du DC-8, de façon à finaliser l’illusion. Encore faut-il disposer d’un appareil…

Car, au vu du scénario, aucune compagnie aérienne n’accepte d’en prêter un, de peur d’inspirer d’éventuels gangsters. UTA finit par fléchir, à la condition expresse que le nom de la compagnie ne soit pas cité. Les Manalese vont donc s’en prendre à un avion de la « United Overseas Airlines » (UOA, soit UTA à une lettre près). « Je me suis alors retrouvé dans la peau d’un PDG qui monte une société, se souvient Henri Verneuil. Nous avons dessiné des costumes pour les hôtesses, imaginé un style, commandé des bonbons au nom de notre nouvelle compagnie, fait repeindre l’avion. »

À partir du 24 mars, les premières scènes dialoguées se tournent au « Franstudio » de Saint-Maurice. Coproduit par une firme américaine et tourné en partie à Rome (avec quelques acteurs italiens : Amedo Nazzari, Elisa Cegani, Leopoldo Trieste), le film est tourné… en trois langues. En effet, chaque séquence est jouée en français, en anglais et en italien. « Je réalise des films purement français mais qui bénéficient de moyens et d’une ampleur tels qu’ils peuvent intéresser tous les marchés étrangers » explique Verneuil. Un film doublé n’ayant aucune chance aux Etats-Unis, il faut donc le jouer directement dans la langue. La pratique commence à se répandre en cette fin des années soixante. Gérard Oury a ainsi réalisé « Le Cerveau » en anglais et en français, en 1968. Henri Verneuil refera de même avec « Le Casse » en 1971 ainsi que Jean-Pierre Melville avec « Un flic » en 1972.

Dans les décors créés par Jacques Saulnier, Verneuil confie à un journaliste de « Combat » : « Tout le monde s’entend cordialement, ce qui d’ailleurs ne m’étonne pas. Car nous sommes tous des amis. J’ai tourné un film avec Delon, deux avec Ventura, quatre avec Gabin. Ils furent aussi les partenaires les uns des autres, se connaissent et s’estiment. Il ne peut y avoir entre eux d’esprit de compétition. » Un problème va cependant se poser entre Lino Ventura et André Pousse, qui interprète le photographe pourvoyeur de faux passeports pour la famille Manalese. Le flic doit gifler le faussaire, au point de le faire tomber par terre. Ventura est pour que le coup soit « vrai », ce que Pousse refuse, bien évidemment, au vu de la corpulence et de la force de son partenaire. Les deux hommes vont se fâcher, puis Ventura va reconnaître son erreur et tout reviendra dans l’ordre.



Verneuil et Giovanni se sont appliqués à ce qu’un grain de sable vienne gripper la belle « machine à hold-up » mise au point par les truands. « Ici, ce grain de sable, cet impondérable, ce sont les caractères, explique le réalisateur. Si les membres du clan n’étaient pas siciliens, ils se contenteraient des bijoux et passeraient l’éponge sur la blessure infligée à l’honneur conjugal de l’un des leurs. Mais pour des Siciliens, même gangsters, impossible de renoncer à la vengeance. Ainsi, je puis bâtir un film d’action basé sur des comportements psychologiques. » Cette blessure est l’adultère commis par Jeanne Manalese (interprétée par Irina Demick) avec Roger Sartet et découvert par le tout jeune Roberto.

La scène, capitale dans l’histoire, a été une véritable épreuve à tourner pour Verneuil, sans commune mesure avec l’atterrissage du Boeing ! La journaliste Odile Grand raconte cet épisode avec humour dans « L’Aurore » :

« Henri Verneuil, qui est âgé de 49 ans, n’a pas précisément l’air d’une rosière, ni la réputation d’une enfant de Marie, mais ce dont il a eu le plus de mal à se remettre, du tournage du « Clan des Siciliens », c’est de la scène d’érotisme. Enfin, d’érotisme… disons que l’on voit un très beau corps féminin nu, que Delon y est manifestement sensible, qu’il s’approche de la dame, se jette sur elle, et… bon. C’est alors qu’il y a un rocher dans le champ.

Ce rocher, c’est toute une histoire… Dans « Le Clan des Siciliens », il fallait cette scène un peu hardie. C’est le détail démolisseur de machines bien huilées. Et, comme dit Verneuil :

« L’érotisme –au cinéma- n’est pas mon fort. Le hold-up, le suspense, la surprise, je les avais fignolés. Restait la scène sur ma conscience. Je la ferai demain, et puis demain… Un jour, il fallut s’y mettre. Dans les studios de Saint-Maurice, mon décorateur m’en avait fabriqué un sur mesure. Un rocher qui, que… »

Bref, un rocher dont les anfractuosités cachaient, au bon moment, le vif du sujet pendant les répétitions. Puis, l’équipe partit pour Anthéor (Var) tourner le morceau libidineux censé se passer en Sicile (Ndla : en fait, près de Menton). Verneuil s’était attaché à son rocher au point qu’il fallut l’apporter sur place. Sans son gros caillou, il se sentait perdu, en terrain étranger, coupé du monde. C’était, en quelque sorte, sa feuille de vigne morale.
»

Les conséquences de cette scène sur le scénario sont la mort de Sartet et l’arrestation de Manalese par Legoff. Pour Delon, mourir à la fin d’un film est chose courante. Depuis « L’Insoumis » en 1964, il sait que c’est indispensable, « parce que les héros à la guerre ne sont pas vivants. On n’était un héros moderne, un ange du bien ou du mal, que si on mourrait à la fin, sinon on était un charlot. Les scénaristes, en accord avec moi-même, avaient fait que, dans tous mes films, je mourais. » Quant au face-à-face Jean Gabin-Lino Ventura, qui clôt le film, il tire sa force de sa grande sobriété. Une grande émotion semble même se lire sur le visage de Lino. « Se doute-t-il qu’il joue pour la dernière fois avec Jean ? » écrit Odette Ventura. Peut-être bien…

Henri Verneuil sait que le générique n’est pas à prendre à la légère. Le statut de chacun des trois acteurs leur permettrait d’exiger d’apparaître au-dessus des autres. Il s’en ouvre à Delon et Ventura, pour qui il est évident que Gabin passe avant eux. Le nom du « Vieux » se retrouve donc en haut, au-dessus des deux autres placés sur la même ligne. « C’est la première fois où le générique a été aussi facile ! » se félicitait encore Verneuil des années après.

Bercé par une partition magnifiquement dramatique d’Ennio Morricone, « Le Clan des Siciliens » sort le 5 décembre 1969 à Paris. Des premières au profit de l’association créée par Lino Ventura (« Perce-Neige » pour venir en aide aux enfants handicapés) sont organisées à Lille et Marseille, en présence du prestigieux trio. Le film fait plus de 800 000 entrées sur Paris et près de cinq millions sur toute la France.

À un journaliste qui lui demande alors si « c’est l’histoire ou l’affiche qui fait le film », Verneuil répond : « Ni l’une ni l’autre. On a plusieurs fois réuni des noms importants à l’affiche de films qui n’ont pas fait de succès. On a eu de très bonnes histoires sans vedettes qui n’ont pas eu de succès. C’est un ensemble de choses, c’est une grâce, une véritable grâce. Quand le film peut réunir à la fois la bonne histoire et les acteurs qu’il fallait pour l’interpréter, et que le metteur en scène a bien su la raconter, quand tout cela est au rendez-vous, alors c’est le succès. »



[sources : « Stars et Cinéma » n°4, « Combat », 24 avril 1969, « L’Aurore » du 4 décembre 1969, « Le Vrai Papier Journal » n°3, « Inoubliable Lino Ventura » n°1 (Editions Atlas), « Henri Verneuil » de André Halimi (TF1, 1982), Nord Actualités Télé du 16 décembre 1969, « 20h Paris Première » (mai 97), « Lino » de Odette Ventura (Robert Laffont, 1992), « Mes Grandes Gueules » de José Giovanni (Arthème Fayard, 2002).]